Ballon d'or, patriotisme et mondialisation

Toutes les données utilisées ici ont été extraites et traitées depuis ce document de la Fédération Internationale de Football Association.

Avis au lecteur. Ce papier ne revendique pas le fait d'incarner ce que la sociologie des réseaux sociaux peut faire de mieux. Journaliste de formation, je souhaite montrer en quoi l’analyse de réseaux peut aider les journalistes à traiter ce type de sujet, en offrant des angles moins éculés que ceux auxquels il donne lieu la plupart du temps. Les articles ayant parlé de ce vote vont du simple comptage mathématique des voix pour l’un ou pour l’autre au fait, éventuellement, de parcourir le document à la recherche des votes les plus saugrenus. Les méthodes et les métriques de la sociologie des réseaux peuvent, à mon avis, apporter davantage.

Voici donc ce que je considère être une bonne base de départ pour un papier de datajournalisme.

Une brève histoire du FIFA Ballon d’Or

Le Ballon d’Or était jusqu’en 2010, et comme son nom l’indique, une récompense décernée par le magazine français France Football au joueur de football ayant reçu le plus grand nombre de votes de la part des journalistes internationaux. Depuis 2010, cette récompense a fusionné avec le FIFA Player of the Year, récompense attribuée au joueur ayant reçu le plus de votes de la part des capitaines et d’entraineurs d’équipes nationales de football.

Les FIFA Ballon d’Or élus depuis combinent ces deux principes de votes. 182 capitaines, 181 entraîneurs et 181 médias internationaux votent chacun pour trois joueurs. Ils décernent 5 points à leur premier choix, 3 points à leur deuxième choix et un point à leur dernier choix.

En 2014, c’est le portugais Cristiano Ronaldo, évoluant au Real Madrid, qui a obtenu le plus grand score, devant l’attaquant argentin de Barcelone, Lionel Messi et loin devant Manuel Neuer, gardien de but du Bayern Munich et de l’équipe allemande, pourtant sacrée Championne du Monde lors de la dernière Coupe du Monde qui s’est déroulée au Brésil au cours de l’été 2014.

Problématique

En croisant les résultats des réseaux obtenus dans les trois catégories, je chercherai à comprendre si les joueurs perçus comme étant les meilleurs donnent à leur nation une centralité plus importante et si les fédérations et les pays ont des tendances à voter pour des joueurs issus de leurs rangs. Je mettrai en lumière dès que possible l’intérêt des notions spécifiques à la sociologie des réseaux pour traiter ce type de sujet.

Méthodologie

Les données proposées par la FIFA étant disponibles en format PDF uniquement, j’ai d’abord procédé à leur transformation en fichier tableur traditionnel, à l’aide du programme Tabula. J’ai ensuite croisé ces données avec d’autres données disponibles sur le site de la FIFA, à savoir le rang de chaque pays dans le classement international ainsi que la fédération à laquelle ceux-ci appartiennent. Des scripts au sein des différents tableurs ont ensuite permis d’enrichir les trois principaux tableaux utilisés.
Le premier présente les résultats des votes des capitaines de 181 équipes. Le deuxième expose les votes des entraîneurs et le dernier celui des médias.

Classement et graphiques

Noeuds

Les tailles des noeuds sont proportionnelles à leur demi-degré intérieur: plus les pays ont été cités (via les joueurs nommés), plus le noeud est important.

Chaque noeud est coloré selon la fédération de la FIFA à laquelle appartient le pays dont il dépend:

Liens

Dans le cadre de ce travail, j’ai choisi de regrouper les votes par pays, afin de pouvoir comparer les votes des capitaines, des entraîneurs et des médias. Cela signifie que si deux joueurs d’une même nationalité ont reçu les votes d’un même individu, l’arête qui liera les deux noeuds aura le poids des deux votes. Le capitaine de l’équipe allemande championne du Monde a choisi de voter pour trois joueurs allemands. Ainsi, le lien Allemagne vers Allemagne est de poids 9, soit 5+3+1.

Grâce au rang numérique de chaque équipe, j’ai obtenu le rang qualitatif des équipes, selon qu’elles se trouvent dans le Top 20, le Top 100 ou dans les petites équipes. Cette variable est utilisée dans la couleur des liens entre noeuds: dans le premier cas, le lien est noir, dans le deuxième cas, le lien est gris foncé et dans le dernier cas, le lien est gris clair.

Quand les capitaines votent

Sur les 182 équipes dont les capitaines votent, 52 sont européennes, 40 africaines, 40 asiatiques, 33 nord-américaines, 10 sud-américaines et 8 océaniennes.

La majeure partie des équipes européennes, que l’on peut distinguer par leur couleur rose se retrouvent dans une même partie de la visualisation graphique, ici au sud. A l’opposé, les équipes sud-américaines, en bleu turquoise, semblent plutôt regroupées dans la partie nord-ouest du réseau.

Des oppositions continentales fortes

L’impression visuelle de séparation est vérifiée par les chiffres. Les capitaines d’équipes nationales européennes ne laissent en effet que 10,7% de leurs points à des joueurs n’ayant pas une nationalité européenne, et en l’occurence, ils vont surtout à l’argentin Lionel Messi, à une exception près.

La réciproque est également vraie puisque les équipes sud-américaines ont attribué autant de points au Portugal et à l’Argentine, 25, soit 27,2% de l’ensemble, mais quatre d’entre elles ont placé Messi en tête, contre seulement 2 premières places pour Cristiano Ronaldo. Les capitaines de ces équipes ont proposé des choix plus hétérogènes que les autres confédérations, puisqu’un tiers de leurs voix ne sont pas allées au trio de tête (Portugal, Argentine, Allemagne) contre 20% en moyenne pour les autres fédérations.

Autre spécificité continentale: Yaya Touré, milieu de terrain de Manchester City et de la Côte d’Ivoire, est cité par plusieurs pays africains (il reçoit 19 points, soit 5,5% des points attribués par les équipes de cette fédération), mais est peu cité en dehors de ceux-ci1.

L’auto-citation: le vote patriotique ?

Le règlement du vote pour le FIFA Ballon d’Or interdit le vote d’un capitaine pour lui-même. Il n’interdit pas, en revanche, au capitaine d’attribuer ses 9 points à des joueurs proches. On l’a déjà dit, l’Allemagne a voté pour trois de ses joueurs, mais ce n’est pas uniquement du à la victoire en Coupe du Monde. Parmi les douze pays représentés par au moins un de leurs joueurs dans le classement des meilleurs joueurs, d’autres ont également fait ce choix: la Belgique s’est attribué 8 points, l’Argentine 6 points, la Colombie, les Pays-Bas et le Pays de Galles 5 points, quand la France et l’Espagne offraient trois points à un compatriote.

Le poids de la Coupe du Monde

Quelle poids a eu le plus important événement sportif de l’année 2014, à savoir la Coupe du Monde qui s’est déroulé au Brésil durant l’été ?

Si l’on compare le classement à l’issue de la compétition et la taille des noeuds du réseau, on constate une certaine adéquation: Allemagne, Argentine, Pays-Bas, Brésil, Colombie, Belgique, France… Il manque cependant le pays du joueur qui a été élu le meilleur du monde, le Portugal, qui n’a atteint que la 18e place. Les résultats du Ballon d’Or ne sont donc pas un reflet exact de la compétition, mais on peut néanmoins suggérer l’hypothèse selon laquelle certains capitaines ont, lorsqu’aucun enjeu local (défense d’un joueur national ou continental) n’entrait en compte, choisi d’attribuer leurs points en fonction des résultats de la compétition estivale.

Nous l’avons évoqué plus tôt, le capitaine allemand a opté pour trois compatriotes. Le capitaine des Îles Salomon, 180e nation mondiale, a lui aussi choisi de voter pour trois Champions du Monde: le gardien de but, le capitaine et le buteur décisif dans les derniers instants de la finale, relativement obscure en dehors de ce fait de gloire. 8 capitaines ont attribué 8 points aux Allemands2, quand 9 autres nations leur attribuaient 6 points3. Enfin, 7 pays ont placé deux joueurs allemands en 2e et 3e position4.

Mario Götze GOL - The 2014 FIFA World Cup Final | 140713-9112-jikatu by Jimmy Baikovicius, on Flickr

Lien

Comparativement, seuls six capitaines (dont celui de l’équipe nationale) ont décidé d’attribuer leurs votes à deux joueurs argentins et aucun n’a nommé un autre joueur portugais que Cristiano Ronaldo.

La notion d’excentricité permet ici d’apporter un premier éclairage. En sociologie des réseaux sociaux, cette notion indique le nombre de liens nécessaires pour relier un noeud avec le noeud le plus distant de celui-ci. Ici, les liens sont dirigés. L’Allemagne et la Côté d’Ivoire, n’ayant aucun lien sortant, pour des raisons différentes, disposent d’une excentricité nulle. Les Îles Salomon, n’ayant de lien qu’avec l’Allemagne, ont une excentricité de 1. En dehors de ces cas particuliers, les 180 autres pays se répartissent sur une échelle allant de 3 à 7.

Les pays disposant des excentricités les plus élevés sont ceux qui ont nommés au vote des joueurs allemands ainsi que, dans une moindre mesure, argentins. De ces deux pays, seul un lien sort vers une autre nationalité, l’Espagne. D’Espagne, un lien y retourne, un lien va à l’Allemagne (et n’aide donc pas à relier un noeud distant) et un part au Portugal. Ainsi, l’intensité de l’excentricité peut être perçue, dans une certaine mesure, comme un indicateur du choix en faveur des pays finalistes de la dernière Coupe du Monde. Cette intensité apporte d’ailleurs une information complémentaire de celle proposée par la centralité d’intermédiarité, qui indique le nombre de fois où le pays se trouve sur le plus court chemin entre deux autres pays.

Ici, les chemins les plus courts sont dirigés. Le noeud le plus distant est donc un des douze pays nommés au moins une fois (douze moins l’Allemagne et la Côte d’Ivoire pour lesquelles aucun lien ne sort). De plus, ni le Brésil ni la Colombie ne sont cités par un des sept pays européens, ils ne se situent donc sur aucun plus court chemin provenant du continent européen. En d’autres termes, l’intermédiarité permet ici de mettre en lumière la faible citation inter-continentale.

Centralité d’intermédiarité
Valeur Pays Vote 1 Vote 2 Vote 3
858 Portugal Espagne Pays de Galles France
423 Pays de Galles Pays de Galles Allemagne Belgique
285 Belgique Belgique Belgique Pays-Bas
282 Pays-Bas Pays-Bas Suède Allemagne
104 Suède Argentine Allemagne Portugal
98 Argentine Argentine Espagne Argentine
90 Espagne Portugal Espagne Allemagne
35 Brésil Argentine Portugal Argentine
23 France Portugal France Allemagne
11 Colombie Colombie Portugal Argentine
0 Allemagne Allemagne Allemagne Allemagne
0 Reste du Monde

Cependant, s’arrêter à de telles conclusions ne permettrait pas de comprendre grand chose au monde du football en 2014. Si l’on dispose ici du contexte national, il est nécessaire d’ajouter à ce panorama une dimension supplémentaire, celle des clubs dans lesquels évoluent les joueurs.

Pour une poignée de clubs

Le football tel qu’il se pratique au très haut niveau aujourd’hui pourrait presque être exemplaire du concept de multiplexité, utilisé par les sociologues des réseaux sociaux. Une carrière de footballeur international est toujours composée — au minimum — d’une carrière dans un club et dans une équipe nationale. Il fréquente alors deux groupes différents de façon simultanée. Dans l’immense majorité des cas, un footballeur de très haut niveau va connaître plus de deux très grands clubs européens et se forger ainsi un ensemble très vaste de relations professionnelles et amicales, tout en participant aussi à la vie de son équipe nationale. Si les capitaines d’équipes nationales votent, comme on l’a vu, autant pour des joueurs plutôt proches d’eux, on pourrait donc imaginer que les votes de l’élection du Ballon d’Or fassent apparaître de nombreux clubs, issus de nombreux pays.

Vote des capitaines: les joueurs classés par club.

Il n’en est rien. Les 23 joueurs cités parmi les meilleurs du monde par 181 capitaines sont de douze nationalités différentes, mais n’évoluent que dans 8 clubs: deux clubs espagnols5, trois clubs anglais6, un club allemand7, un club français8 et un club italien9.

Cette distribution de réseau centré permet de capter une autre forme du football moderne: sa mondialisation. Les grandes vedettes de ce sport sont «accaparées» par moins d’une dizaine de clubs, dont trois principaux. Pour le Bayern Munich, l’explication est structurellement assez aisée puisque presque la totalité des joueurs nommés suite à la victoire allemande en Coupe du Monde évoluent sous ses couleurs. Considérer que le meilleur talent du football mondial consiste à permettre à son équipe de remporter le plus important trophée mondial engendre presque automatiquement un vote pour le Bayern Munich. Il faut néanmoins ajouter le néerlandais Arjen Robben, quatrième du classement final, auteur de plusieurs saisons extraordinaires, tant avec le club bavarois que sous le maillot national.

En revanche, la visualisation permet bien de prendre en compte la place centrale du Real Madrid dans le football mondial. En effet, si le Ballon d’Or élu en est issu, le club possède cinq joueurs également nommés par au moins un capitaine international, tandis que deux joueurs nommés ont fait partie des rangs madrilènes avant de partir vers un autre club. Sa centralité eigenvector est de 1: parmi toutes les possibilités de vote entre les huit clubs, il existe des modalités dans lesquelles les sept autres clubs sont associés au moins une fois avec le Real Madrid. Le Bayern Munich atteint 0,76 et le FC Barcelone 0,73.

Le FC Barcelone, quant à lui, voit évoluer sous ses couleurs les deux argentins Messi et Mascherano ainsi que le Brésilien Neymar et l’espagnol Iniesta. La comparaison avec le réseau précédent permet d’apercevoir bon nombre de pays sud-américains et d’Amérique centrale graviter autour du FC Barcelon comme ils gravitaient autour de l’Argentine.

Au terme de ces deux analyses de réseau, on peut proposer plusieurs conclusions sur les ressorts du vote pour le meilleur joueur de football du Monde.

1. Un vote localiste

Les capitaines des équipes nationales votent plutôt pour un joueur jouant pour un pays proche géographiquement. Une rupture est en tous cas assez nettement perceptible entre les continents européen et sud-américain. L’archétype de ce vote est l’auto-citation, en l’occurence le vote national. Le fait que les joueurs se rencontrent en plusieurs occasions au fil des saisons (compétitions européennes entre clubs, mais aussi entre équipes nationales) joue très vraisemblablement dans cette tendance.

2. Un vote marqué par la Coupe du Monde.

L’Allemagne, championne du monde en titre, semble avoir impressionné bon nombre de capitaines, qui ont souhaité voter pour différents joueurs issus de ses rangs. Trois joueurs argentins, équipe finaliste, figurent parmi les 23 joueurs nommés. Tous les pays ayant atteint les derniers stades de la compétition sont également représentés. Seule la présence de Cristiano Ronaldo, capitaine d’un Portugal malheureux au cours de la compétition, ne peut être, en partie, expliquée par cet événement.

Cristiano Ronaldo, 15/01/2015. Photo: Ballon d'Or by DSanchez17, on Flickr

Lien

3. Un vote mondialisé pour des joueurs évoluant dans des clubs mondiaux.

La présence de Cristiano Ronaldo parmi les finalistes — et a fortiori sa victoire — s’explique en revanche bien plus efficacement par le fait de rappeler qu’il évolue au sein du Real Madrid, club central dans le football européen et mondial. Le club remporte en 2014 d’ailleurs la Ligue des Champions, plus important trophée continental, et la Coupe du Roi, trophée national, notamment grâce à 51 buts de la star portugaise au fil de la saison. De façon générale, analyser les votes des capitaines des équipes nationales au regard des clubs dans lesquels évoluent les joueurs pour lesquels ils ont voté permet de mettre en évidence le caractère très centré du football moderne, autour d’une petite dizaine de clubs, à la fois les plus riches et les plus médiatisés à travers le monde. On pourrait, en conclusion, rappeler le classement des clubs générant le plus de recettes pour suggérer l’idée qu’obtenir un Ballon d’Or est sans doute moins dû aux résultats personnels d’un joueur qu’au fait qu’il obtient ses résultats au sein d’un des trois grands clubs européens.

Source: Cabinet Deloitte (étude publiée début 2014)
Classement Club Revenus annuels (en millions d’euros)
1 Real Madrid 519
2 FC Barcelone 482
3 Bayern Munich 431
4 Manchester U. 424
5 Paris SG 399
6 Manchester C. 316
7 Chelsea 303
8 Arsenal 284
9 Juventus Turin 272

Sous les regards des entraîneurs

On ne propose pas ici de pratiquer la même analyse en détail que par rapport au vote des capitaines, mais il n’est pas inintéressant de présenter quelques spécificités du vote des entraîneurs des équipes nationales.

Chez les entraîneurs aussi, une certaine tendance au vote patriotique se fait sentir, même si elle est moins forte que chez les capitaines. Les entraîneurs allemands et argentins ont tout deux choisi de voter pour trois de leurs joueurs, quand les entraîneurs de six autres pays ont placé un de leurs joueurs en tête, pendant que les sélectionneurs belges et français attribuaient la troisième place à un de leurs joueurs.

Vote des sélectionneurs: les joueurs classés par nationalité.

Sur les 143 votes attribués par les entraîneurs européens, seuls 23 ne vont pas à des joueurs européens. On soulignera d’ailleurs que ces entraîneurs placent l’Allemagne devant le Portugal en nombre de votes. Le football allemand aurait ainsi séduit les entraîneurs européens, un peu davantage que le football portugais, reposant sur les seules épaules de Cristiano Ronaldo.

Les entraîneurs d’Amérique du Sud ne citent en revanche que 3 fois un joueur provenant de l’équipe allemande, pas plus que la Colombie et les Pays-Bas, loin derrière l’Argentine et le Portugal. Pour les entraîneurs d’Amérique du Nord et centrale, Cristiano Ronaldo est presque cité une fois sur trois. Les sélectionneurs africains citent, quant à eux, davantage de joueurs argentins que de joueurs allemands. La fédération asiatique est la seule au sein de laquelle les entraîneurs ont cité au moins l’une des douze nationalités. 29,5% de les joueurs cités sont Allemands, contre 24,7% d’Argentins et 21,9% pour Cristiano Ronaldo.

La séparation continentale semble moins prononcée dans le cas des entraîneurs, même si le football sud-américain demeure semble plus réticent que les autres fédérations internationales à voter pour des joueurs européens.

Quand les médias s’en mêlent

Les derniers votants pour le Ballon d’Or sont les journalistes. La FIFA en invite un par pays à voter. On peut émettre l’hypothèse selon laquelle les journalistes vont être moins chauvains que les joueurs et les sélectionneurs, n’hésitant pas à voter pour des joueurs qui ne sont pas de leur nationalité. A l’exception du journaliste allemand (qui vote lui aussi pour trois compatriotes), cette hypothèse est plutôt vraie. Seuls l’Argentine et le Portugal donnent la première place à un de leurs joueurs (mais elles n’en citent qu’un), quand le journaliste gallois attribue la seconde place à un de ses compatriotes. Les journalistes colombiens et néerlandais placent enfin un local en troisième position.

Vote des journalistes: les joueurs classés par nationalité.

Chez les journalistes, la visualisation permet de rendre compte d’une européanisation du vote: les pays sud-américains sont certes représentés mais demeurent à la marge, quand, par contraste, le Portugal est particulièrement central (cité 157 fois sur 181 fois possible), ainsi que l’Allemagne (citée 153 fois), non loin derrière.

Si l’on rapporte le demi-degré entrant pondéré de chaque pays nommé à son demi-degré entrant, on obtient un chiffre indiquant la quantité moyenne de points attribuée par pays qui l’a cité. Quand l’Argentine se voit en moyenne attribuer 2,1 points lorsqu’elle est nommée, les Pays-Bas en obtiennent 2,33 (mais ils ne sont cités que 39 fois, contre 100 pour l’Argentine), l’Allemagne atteint 3,45 et le Portugal 4,34.

Le degré de centralité de proximité permet ici de mettre en évidence les pays dont les journalistes n’ont pas voté pour Cristiano Ronaldo: ils sont 15 pays dans ce cas10 et ils sont les seuls à dépasser 1,6. Le fait que le journaliste allemand ait choisi de voter pour 3 joueurs allemands «sanctionne» en quelques sortes leur degré de centralité de proximité.

On a évoqué plus haut l’importance des moyens financiers des clubs. On peut revenir ici brièvement sur l’effet Mathieu11 que peuvent jouer les médias entre eux. Selon cet effet, souvent utilisé en sociologie des réseaux sociaux, un individu attirera d’autant plus de liens vers lui qu’il en attire déjà beaucoup. Cet effet, si on le place dans le contexte de ce travail, pourrait être associé au principe de «circulation circulaire de l’information12», théorisé par Pierre Bourdieu, selon lequel la plupart des messages relayés par les médias ont été produits par d’autres médias. Ainsi, avec ces deux concepts, on peut commencer à comprendre comment la médiatisation des clubs européens renforce leur richesse, accroissant ainsi leurs chances de faire décrocher à un de leurs joueurs le Ballon d’Or. Les journalistes vont voter de façon plus compacte que les joueurs et les entraîneurs, puisqu’ils suivent surtout les championnats européens, ceux-là où se trouvent les clubs les plus riches et où évoluent donc déjà certains des meilleurs joueurs. La moindre ouverture du football sud-américain aux joueurs européens pourrait alors en partie s’expliquer par un système médiatique solidement constitué et pré-existant à la mondialisation des clubs européens.

La sociologie des réseaux sociaux offre, on le voit, bon nombre d’outils qui peuvent apporter un regard nouveau sur ce qui pourrait être considéré comme un simple classement. En plus de permettre de quantifier les rapports de force sous différents aspects, elle peut surtout offrir des angles inattendus à l’occasion d’événements médiatiques tels que l’élection du Ballon d’Or.


  1. Il est important de noter ici que la Côte d’Ivoire ne faisait pas partie des 182 pays invités à participer au vote. Aucun lien ne sort donc du noeud.

  2. le Canada, l’Inde, le Laos, la Moldavie, Oman, le Suriname, l’Ukraine et les Emirats Arabes Unis.

  3. l’Angola, l’Arménie, l’Estonie, Guam, le Maroc, le Mozambique, Puerto Rico, le Soudan et les Îles Vierges.

  4. Andorre, le Koweit, le Luxembourg, le Nicaragua, la Pologne, l’Arabie Saoudite et le Sud-Soudan.

  5. le Real Madrid et le FC Barcelone.

  6. Chelsea, Manchester United et Manchester City.

  7. le Bayern Munich.

  8. Le Paris Saint-Germain.

  9. la Juventus de Turin.

  10. Si l’on avait davantage de temps, on pourrait s’interroger sur les raisons qui font que les pays en question disposent d’une petite superficie: les Turks and Caicos Islands, le Burkina Faso, la Nouvelle-Calédonie, Andorre, le Népal, Vanuatu, le Bhoutan, Tahiti, le Liechtenstein, Grenade, Sainte-Lucie, entre autres…

  11. Robert K. Merton, in Science #159, 1968.

  12. Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Liber-Raisons d’agir, Paris, 1996

La boîte à outils

Pour extraire et traiter les données du site de la FIFA, je me suis servi du logiciel Tabula. Pour réaliser les statistiques, j'ai utilisé le logiciel R, associé à Open Office. Pour les visualisations et les calculs directements liés aux réseaux, j'ai eu recours au logiciel gratuit Gephi.

Pour tout renseignement ou requêtes, n'hésitez pas à me contacter:

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